Le doute des sceptiques
Issu
de l'école de Pyrrhon, le doute sceptique est la suspension
du jugement ouvrant la distance, le recul nécessaire à
l'examen critique de toute affirmation. Dans la mesure où
il refuse de se dépasser dans l'énonciation d'un
jugement, ce doute devient scepticisme en identifiant la mise
en uvre du doute à la totalité de l'activité
philosophique possible.
Pour la philosophie de la connaissance,
le scepticisme est la doctrine qui, contestant à l'esprit
humain la possibilité d'atteindre avec certitude une vérité,
érige le doute en système.
Le sens initial du scepticisme, historiquement et conformément
au grec skepsis, est celui d'un examen, supposant un esprit exigeant
et difficile à satisfaire, s'opposant à l'inertie
et au sommeil dogmatiques. Les arguments du scepticisme se tirent
des nombreuses erreurs des sens et du raisonnement ; de l'irréductibilité
des opinions contraires en matières théorique, morale,
etc.; de la nécessité, si l'on veut démontrer
quoi que ce soit, de remonter à l'infini. À l'extrême,
cette doctrine aboutit à la suspension de tout jugement,
négatif aussi bien qu'affirmatif, et s'exprime dans la
formule de Montaigne : "Que sais -je ?".
La doctrine sceptique a été fondée en Grèce,
au IVe siècle av. J.-C., par Pyrrhon d'Elis. Historiquement,
le scepticisme a été représenté, dans
l'Antiquité, par Pyrrhon, Agrippa, Sextus Empiricus et
a déterminé le probabilisme de la Nouvelle Académie
; il portait sur toutes les formes de raisonnement déductif.
Les doutes sceptiques de Hume, eux, s'adresseront à la
science expérimentale et verront dans ses catégories
(la causalité notamment ) de simples habitudes de l'esprit
ne dépassant pas le niveau des probabilités.
Les divers dogmatismes se sont
toujours accordés à voir dans le scepticisme un
dogmatisme retourné et négateur, puisqu'il affirme
qu'on ne saurait rien affirmer. S'il est exact qu'il est leur
ennemi commun, le scepticisme s'est toujours donné comme
n'apportant aucune affirmation certaine, se comparant aux purgatifs
qui s'évacuent eux -mêmes, en même temps que
les humeurs qu'ils entraînent. Certes, le scepticisme a
été utilisé à des fins diverses, et
a été tantôt un motif pour tout nier et tantôt
une raison pour tout croire. Pour Pyrrhon et pour Montaigne, il
était un moyen d'aller au bonheur ici-bas, et pour Pascal
un moyen d'aller à Dieu ; pour les uns, le remède
au fanatisme et la source de la tolérance, pour les autres,
la source du mysticisme. Vivre, c'est agir, et entre plusieurs
actions possibles opter pour la meilleure ; point d'action sans
jugement. La maxime sceptique "Il faut suspendre son jugement
" n'est pas tenable.
S'il existe des sceptiques isolés à chaque époque,
le scepticisme comme phénomène historique ne se
rencontre qu'aux moments où une civilisation n'a plus d'âme
dans le sens que Platon donne à ce mot : "ce qui
se meut de soi -même et, après avoir miné
ses valeurs, s'affaisse avec elles " (Cioran ). En ce
qui concerne l'âme individuelle, comme le remarque justement
Royer-Collard, "on ne fait pas au scepticisme sa part
; dès qu'il a pénétré dans l'entendement,
il l'envahit tout entier ".
Le doute de Descartes
Si le doute sceptique
tend à se prendre pour fin et à s'installer dans
un état définitif, le doute de Descartes, par contre,
est :
Descartes justifie le choix de cette méthode en expliquant que, pour trier des pommes dans un panier, il est plus efficace de renverser le panier pour y replacer les bonnes pommes (les vérités ) plutôt que de chercher à extirper une à une les mauvaises (les faussetés ) sans avoir jamais la certitude de ne pas en avoir laissé une qui contaminera les autres.
Une chose aussi bienfaisante que nécessaire
Si importantes que soient ces remarques, elles ne constituent
pas une réfutation proprement dite. Sur son plan, le scepticisme
est irréfutable. La raison est impuissante à se
démontrer elle -même ; ses principes sont des normes
et non des vérités, tout notre savoir repose sur
des hypothèses et des postulats. Il n'y a pas de vérité
dont l'acceptation ne renferme des éléments de croyance,
pas de certitude, même objective, où la volonté
n'ait une part. "Il faut sortir du scepticisme, non à
reculons, mais en le traversant de part en part " (Goblot
). "Le premier pas de la pensée, dit Kant,
est dogmatique, le second est sceptique ; mais il est encore
un troisième pas qui n'appartient qu'au jugement mûr
et viril armé de la critique."
Les sceptiques anciens montraient qu'il n'y a pas de critère
de la vérité, c'est-à-dire de pierre de touche
qu'on puisse appliquer à un jugement, pour le déclarer
vrai ou faux absolument et isolément. Leurs arguments sont
sans force contre l'idée d'une vérification solidaire
et progressive des jugements qui constitue la science, d'une connaissance
partielle et provisoire qui va s'améliorant par le doute
méthodique (n'est-ce pas d'ailleurs grâce à
celui -ci qu'un Descartes est arrivé à l'indubitable
certitude du "Je pense "?). "La pure
habileté suffit pour faire un sceptique, écrit
Schopenhauer, mais non un philosophe. En attendant, le scepticisme
est à la philosophie ce que l'opposition est à un
parlement : une chose aussi bienfaisante que nécessaire."